{"id":35,"date":"2007-03-01T20:34:39","date_gmt":"2007-03-01T19:34:39","guid":{"rendered":"http:\/\/laneetlegingembre.fr\/?p=35"},"modified":"2021-02-19T20:35:16","modified_gmt":"2021-02-19T19:35:16","slug":"boire-un-petit-coup","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/laneetlegingembre.fr\/?p=35","title":{"rendered":"Boire un petit coup"},"content":{"rendered":"\n<p>On peut difficilement faire moins sexy comme d\u00e9but de note, mais : parfois on pense qu&#8217;on a touch\u00e9 le fond, et puis on s&#8217;aper\u00e7oit que non. J&#8217;ai d\u00e9j\u00e0 post\u00e9, ou pens\u00e9 poster, nombre de notes plut\u00f4t glauques.<br>Eh ben celle-l\u00e0, c&#8217;est pire \u2013 pas de panique, aujourd&#8217;hui tout finit bien.<\/p>\n\n\n\n<p>J&#8217;ai cru par exemple que c&#8217;\u00e9tait uniquement la belle-grand-m\u00e8re qui me mettait \u00e0 la torture. C&#8217;\u00e9tait vrai, mais pas seulement. La belle-grand-m\u00e8re est une plaie \u00e9norme \u00e0 la face de la civilisation occidentale, mais le v\u00e9ritable fl\u00e9au de l&#8217;humanit\u00e9, ce sont les gens de bonne volont\u00e9. Ceux qui vous bouffent l&#8217;existence avec de grands sourires et les meilleures intentions.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma belle-m\u00e8re est adorable. Compr\u00e9hensive et ouverte. Elle a \u00e9galement pris en main l&#8217;op\u00e9ration d\u00e9m\u00e9nagement. Je ne la remercierai jamais suffisamment d&#8217;avoir pris l&#8217;initiative de repeindre mon nouvel appartement \u2013 m\u00eame si j&#8217;aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 choisir la couleur et d\u00e9cider si on repeignait ou non les portes et les plafonds. Je voudrais bien avoir l&#8217;impression que je suis aussi chez moi. Pas moyen d&#8217;approcher d&#8217;un pinceau ou d&#8217;un carton. Elle est d&#8217;une dext\u00e9rit\u00e9 d\u00e9concertante. Quand elle aura monopolis\u00e9 les stocks Ikea, la peinture et le reste, vous pourrez toujours vous allumer une cigarette et vous demander ce que vous faites l\u00e0.<br>Je ne peux pas ne pas penser qu&#8217;il y a quelque chose qui cloche quand le soir venu on part en claquant la porte de son appartement tout neuf et qu&#8217;on se dit : \u00ab Waow, d\u00e9barrass\u00e9e, go home. \u00bb Surtout quand \u00ab home \u00bb, c&#8217;est chez la grand-m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre chose compliqu\u00e9e dans l&#8217;existence d&#8217;une jeune fille moderne, c&#8217;est d&#8217;essayer d&#8217;expliquer au t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 son fianc\u00e9 que comment dire, j&#8217;adore ta m\u00e8re, mais l\u00e0, faut que \u00e7a s&#8217;arr\u00eate.<br>Je passe les d\u00e9tails et les conversations houleuses, mais apr\u00e8s un mois \u00e0 faire ville \u00e0 part, lui dans ma ville ch\u00e9rie et moi dans la sienne, h\u00e9berg\u00e9e dans la belle-famille, je ne sais plus exactement o\u00f9 j&#8217;en suis. Je ne suis plus tout \u00e0 fait s\u00fbre de savoir qui, dans la famille, doit l&#8217;\u00e9pouser. En tout cas, il est manifeste que je ne suis pas la premi\u00e8re en lice.<\/p>\n\n\n\n<p>Entre deux s\u00e9ances d&#8217;emm\u00e9nagement, repos chez la Mamie, pour s&#8217;entendre dire que c&#8217;est tellement bien que le fiston quitte enfin Paris, qu&#8217;il rentre enfin \u00e0 Lyon, parce qu&#8217;il a toujours d\u00e9test\u00e9 Paris et que d&#8217;ailleurs il ne lui est jamais rien arriv\u00e9 de bien l\u00e0-bas (Merci pour moi Mamie). Oui, oui, rempile la grand-m\u00e8re, jamais rien de bien. Il a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s malheureux. Heureusement, vous rentrez. Nous allons enfin pouvoir \u00eatre l\u00e0 les uns pour les autres et se voir souvent. Gasp.<br>La grand-m\u00e8re n&#8217;est jamais fatigu\u00e9e. Elle ne s&#8217;arr\u00eate jamais. Les sc\u00e8nes de torture se suivent et ne se ressemblent pas toujours. Je pense \u00e0 l&#8217;une, en particulier, qu&#8217;il faut absolument immortaliser.<br>J&#8217;ai parl\u00e9 d\u00e9j\u00e0 de la tante qui a sacrifi\u00e9 sa vie pour la grand-m\u00e8re, qui ne s&#8217;est jamais mari\u00e9e, n&#8217;est jamais partie, etc ? Bon, la mise en contexte exige que je dise rapidement un mot de notre coloc ador\u00e9 et que je pr\u00e9cise que lui non plus, il n&#8217;est pas tout \u00e0 fait pr\u00e8s de prendre \u00e9pouse et de procr\u00e9er. Pas exactement pour les m\u00eames raisons, d&#8217;autant qu&#8217;il n&#8217;a pas non plus le m\u00eame \u00e2ge que la tante en question, mais bon.<br>Bref. L&#8217;autre jour au d\u00eener, devant la fameuse tante, la grand-m\u00e8re \u00e9tait en verve. Voil\u00e0 qu&#8217;elle affirme :<br>&#8211; Heureusement maintenant, CoffeeAddict [CoffeeAddict, c&#8217;est le coloc] va devoir changer.<br>Moi, b\u00eatement :<br>&#8211; Changer ?<br>&#8211; Oui, changer ses habitudes, vous savez.<br>Heu, non, je ne sais pas. Il faut dire que le coloc et les horaires, \u00e7a fait deux. Il faut dire aussi que le coloc et les convenances, \u00e7a fait trois. \u00c7a la rend cramoisie, la pauvre vieille dame. Et puis l&#8217;id\u00e9e que l&#8217;homme et moi, on puisse se sentir proche \u00e0 ce point de quelqu&#8217;un, c&#8217;est \u00e0 la limite du tol\u00e9rable. Elle continue :<br>&#8211; Oui, jusqu&#8217;\u00e0 maintenant, l&#8217;homme et vous, vous \u00e9tiez l\u00e0 pour le soutenir, vous le compreniez entre les lignes, mais maintenant que vous allez habiter tous les deux \u00e0 Lyon, il va falloir qu&#8217;il se d\u00e9brouille et qu&#8217;il se fasse de nouveaux amis&#8230;<br>&#8211; Mais on est toujours l\u00e0 ?<br>&#8211; Oui mais quand m\u00eame. Il va falloir qu&#8217;il se fasse des amis.<br>Deux en un, silence et soupir.<br>&#8211; Euh. Ce n&#8217;est pas sp\u00e9cialement le genre du coloc, vous savez. Ce n&#8217;est pas son but dans l&#8217;existence, mais &#8230;si vous le dites.<br>Silence de la m\u00e8re sollicitude. Tout \u00e0 coup, la lumi\u00e8re se fait dans son cerveau. Pour me poser sa question, elle a ce geste bizarre, ce mouvement des \u00e9paules qui donne l&#8217;impression que sa t\u00eate sort doucement de son cou vers l&#8217;avant.<br>&#8211; Mais &#8230;CoffeeAddict, il doit faire le d\u00e9sespoir de ses parents ?<br>Moi, tr\u00e8s b\u00eatement :<br>&#8211; Pourquoi ?<br>&#8211; Ben, s&#8217;il ne fait pas d&#8217;efforts, il ne se mariera pas&#8230;<br>&#8211; Euh, oui&#8230;<br>&#8211; Il n&#8217;aura jamais d&#8217;enfants&#8230;<br>&#8211; Et ?<br>&#8211; Eh ben, il doit vraiment faire le d\u00e9sespoir de ses parents.<br>&#8211; Mais pourquoi ?<br>&#8211; Ah, dit la grand-m\u00e8re qui vient de trouver pourquoi l&#8217;annonce du probable futur c\u00e9libat de mon ex-colocataire ne me trouble pas plus que \u00e7a, mais il doit avoir des fr\u00e8res et s\u0153urs ??<br>&#8211; Oui, un petit fr\u00e8re, mais o\u00f9 est le rapport ?<br>&#8211; Ben, il est mari\u00e9 son fr\u00e8re&#8230;<br>&#8211; Euh non Mamie. CoffeeAddict et son fr\u00e8re ils sont un peu faits sur le m\u00eame sch\u00e9ma tous les deux. Ils ne sont pas partis pour se la jouer bon p\u00e8re de famille, je crois.<br>&#8211; Mais son fr\u00e8re, il a des enfants ?<br>&#8211; Non, Mamie.<br>&#8211; Mais il en aura ?<br>&#8211; On ne sait jamais, mais je ne pense pas, Mamie.<br>&#8211; Mais il doit faire le d\u00e9sespoir de ses parents ?<br>\u00c0 ce stade de la conversation, si tant est qu&#8217;on puisse appeler \u00e7a une conversation, j&#8217;ai crois\u00e9 le regard de la tante de l&#8217;homme, celle qui vit l\u00e0, celle qui n&#8217;est pas mari\u00e9e, celle qui s&#8217;occupe de sa m\u00e8re, et je me suis sentie tr\u00e8s mal \u00e0 l&#8217;aise. J&#8217;ai expliqu\u00e9 que l\u00e0 tout de suite maintenant, il fallait vraiment que j&#8217;aille aux toilettes.<\/p>\n\n\n\n<p>Bref. Quelques aper\u00e7us, pour dire que la semaine a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s longue \u2013 et nous sommes mercredi soir.<\/p>\n\n\n\n<p>Hier \u00e0 l&#8217;heure du d\u00eener, j&#8217;ai appel\u00e9 le coloc pour qu&#8217;il m&#8217;emm\u00e8ne boire un verre.<br>J&#8217;ai pleur\u00e9 plus ou moins toute la soir\u00e9e, d&#8217;\u00e9puisement, d&#8217;\u00e9nervement, parce que je savais que j&#8217;\u00e9tais incapable de passer les cinquante prochaines ann\u00e9es dans un bain pareil, et que \u00e7a allait me poser un sacr\u00e9 probl\u00e8me si j&#8217;avais toujours l&#8217;intention de me marier.<br>J&#8217;ai pleur\u00e9 plus ou moins toute la soir\u00e9e parce que je savais bien que je n&#8217;arriverais jamais \u00e0 expliquer tout \u00e7a \u00e0 l&#8217;homme.<br>Au moment de rentrer, mes jambes se sont d\u00e9rob\u00e9es sous moi, et mes yeux on rejou\u00e9 la sc\u00e8ne de la fontaine automatique. Assise dans la voiture, devant le portail de la grand-m\u00e8re, j&#8217;ai h\u00e9sit\u00e9 quelques minutes. J&#8217;ai griffonn\u00e9 quelques mots sur un bout de papier que j&#8217;ai gliss\u00e9 dans le salon et je suis retourn\u00e9e vers le coloc, direction chez lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Freedom. \u00c7a allait \u00eatre ma premi\u00e8re vraie grasse mat&#8217; depuis le d\u00e9but du mois (je rappelle aux oublieux que je suis au ch\u00f4mage, et que si l&#8217;on prend en compte le fait que ma belle-m\u00e8re a unilat\u00e9ralement pris en main tout ce qui concerne le d\u00e9m\u00e9nagement, l&#8217;am\u00e9nagement et le nouvel appartement, tout ce que j&#8217;ai \u00e0 foutre de mes journ\u00e9es, c&#8217;est aller au code). Ma premi\u00e8re grasse mat&#8217; sans aspirateur \u00e0 6h30 le matin, sans mamours hurl\u00e9s avant l&#8217;aube \u00e0 je-ne-sais-quel-chien, \u00e0 je-ne-sais-quel-chat ou pire, au t\u00e9l\u00e9phone.<br>Enfin un temps de pause, quelques heures loin de la sorci\u00e8re.<br>Quand le coloc se l\u00e8ve pour aller bosser, je passe un coup de fil chez la grand-m\u00e8re pour la pr\u00e9venir de ne pas m&#8217;attendre pour le repas de midi, que je ne sais pas encore ce que je vais faire ce matin, que je vais sans doute rester chez CoffeeAddict, bref, pour lui dire de ne pas s&#8217;inqui\u00e9ter.<br>Je n&#8217;ai pas envie d&#8217;aller au code. Je m&#8217;\u00e9tends dans le lit avec toute l&#8217;\u00e9nergie dont je suis capable, j&#8217;ai un sourire b\u00e9at et comme j&#8217;ai l&#8217;intention d&#8217;utiliser ma matin\u00e9e \u00e0 bon escient, je me rendors, heureuse, bienheureuse, au calme.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la sorci\u00e8re a un super pouvoir. Quoi qu&#8217;on lui dise et quel que soit le ton qu&#8217;on emploie, elle n&#8217;entend que ce qu&#8217;elle attend.<br>09 h 00. Mon portable sonne. C&#8217;est elle.<br>&#8211; Bonjour LBA ! \u00c7a se passe bien le code ?<br>&#8211; Je ne suis pas au code, Mamie. Je vous ai appel\u00e9e tout \u00e0 l&#8217;heure pour vous le dire. Je suis toujours chez CoffeeAddict. Je dormais.<br>&#8211; Ah, je vous r\u00e9veille ?<br>Certes. Mais \u00e7a n&#8217;a pas l&#8217;air de la d\u00e9ranger. Elle continue.<br>&#8211; Je vous appelle pour vous demander de passer chez le boucher. C&#8217;est pour votre steak. \u00c7a ne vous fera pas un gros d\u00e9tour, c&#8217;est juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de votre auto-\u00e9cole.<\/p>\n\n\n\n<p>Les mots me manquent et c&#8217;est dommage : elle, on ne peut plus l&#8217;arr\u00eater. J&#8217;ai droit \u00e0 un discours sur le r\u00f4ti de veau qui lui reste, mais elle l&#8217;a d\u00e9j\u00e0 servi au d\u00eener hier, je pr\u00e9f\u00e9rerais certainement un steak, d&#8217;habitude elle prend du rumsteak, mais j&#8217;ach\u00e8terai bien ce qui me fait envie et d&#8217;ailleurs le boucher, c&#8217;est celui chez lequel elle achetait la viande de l&#8217;homme quand il \u00e9tait petit. Je lui ai dit pourtant, que j&#8217;\u00e9tais en train de dormir. J&#8217;essaie de reconstruire ses phrases \u00e0 partir des bribes qui traversent la brume de mon cerveau.<br>Je finis par r\u00e9ussir \u00e0 raccrocher. Je suis en larmes. Le coloc n&#8217;est plus l\u00e0 pour me rassurer.<br>On en apprend tous les jours. Aujourd&#8217;hui, je d\u00e9couvre que c&#8217;est tr\u00e8s d\u00e9sagr\u00e9able de se r\u00e9veiller en pleurant.<\/p>\n\n\n\n<p>C&#8217;est trop. Je ne demandais qu&#8217;une matin\u00e9e de calme. J&#8217;avais pr\u00e9venu. J&#8217;avais \u00e9t\u00e9 r\u00e9glo. Mais il est des choses impossible \u00e0 concevoir pour Mamie Nova et parmi elles, l&#8217;id\u00e9e que l&#8217;on puisse vivre en dehors de son influence. Je dors chez le coloc ? Je reste chez lui au matin ? J&#8217;essaie de me soustraire \u00e0 sa douce hospitalit\u00e9 ? Insupportable. Qu&#8217;est-ce que \u00e7a aurait \u00e9t\u00e9 si j&#8217;avais dormi chez moi.<br>C&#8217;est sans issue. J&#8217;appelle l&#8217;homme et entre deux sanglots j&#8217;essaie de lui expliquer ce qui se passe. Peine perdue. Il est adorable, il fait de son mieux, il m&#8217;\u00e9coute comme il peut \u2013 et il m&#8217;explique que la vieille est g\u00e2teuse, qu&#8217;il ne faut pas lui en vouloir, qu&#8217;il faut prendre du recul, qu&#8217;il faut s&#8217;en foutre et prendre sur soi. Il pousse m\u00eame la gentillesse jusqu&#8217;\u00e0 appeler son p\u00e8re pour lui dire que la grand-m\u00e8re va trop loin. J&#8217;ai bien besoin que le reste de la famille s&#8217;en m\u00eale, tiens.<br>Douche, m\u00e9tro, tram, bus, boucher. Je pleure dans la rue, les gens me regardent d&#8217;un air bizarre. Je donnerais n&#8217;importe quoi pour ne pas exister. En fait, je n&#8217;existe plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pousse le portail de la maison comme Marie-Antoinette le portillon avant l&#8217;\u00e9chafaud. Puis la porte. Je suis dans l&#8217;antre.<br>Elle a une mitraillette dans la bouche. Elle me tient, elle ne va pas me l\u00e2cher. C&#8217;est l&#8217;heure des repr\u00e9sailles. Et le code, comment \u00e7a s&#8217;est pass\u00e9 ? Et combien j&#8217;ai fait de fautes ? Et c&#8217;\u00e9tait pas loin le boucher, hein ? Il est bon le steak ? Je me disais que \u00e7a vous ferait plaisir. Et le code, comment \u00e7a s&#8217;est pass\u00e9 ? Elle a compl\u00e8tement oubli\u00e9 CoffeeAddict.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a ne se fait pas de hurler sur sa belle-grand-m\u00e8re. \u00c7a ne se fait pas de lui dire de se taire. Je ne r\u00e9ponds rien. Je lis T\u00e9l\u00e97Jours. Il para\u00eet qu&#8217;il ne faut pas que je la provoque.<br>Il y a une larme que je ne retiens plus qui passe sur ma joue. Elle ne voit rien. Prendre du recul, hein ?<br>Quand au dessert, elle m&#8217;annonce qu&#8217;elle m&#8217;a pris une invitation pour le Salon du Mariage de Trifouillis-les-Oies le soir-m\u00eame, je d\u00e9glutis, et je r\u00e9ponds qu&#8217;il faut que j&#8217;aille aux toilettes.<\/p>\n\n\n\n<p>18 h 30. Je suis dehors. J&#8217;ai demand\u00e9 \u00e0 Mamie Nova quel bus il fallait prendre pour aller \u00e0 son Salon. Elle m&#8217;a r\u00e9pondu quel n&#8217;avait pas vu tel chat depuis une heure, qu&#8217;il \u00e9tait peut-\u00eatre sorti, qu&#8217;elle \u00e9tait tr\u00e8s inqui\u00e8te. Je marche droit devant moi. Je n&#8217;irai pas. Je pleure toujours. J&#8217;ai un peu honte.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur la place de l&#8217;\u00e9glise, il y a un PMU. Ils sont en train de faire le m\u00e9nage. C&#8217;est pas vrai, ils dorment \u00e0 20 heures dans ce pays ? On me fait signe d&#8217;entrer quand m\u00eame. Le patron me tend une pinte, me donne le &#8220;Progr\u00e8s&#8221;. \u00c7a y est, j&#8217;ai touch\u00e9 le fond.<\/p>\n\n\n\n<p>J&#8217;ai lu le &#8220;Progr\u00e8s&#8221; scrupuleusement. Chaque d\u00e9p\u00eache, chaque ligne, chaque d\u00e9part de feu \u00e0 Vaulx-en-Velin. Et puis j&#8217;ai lev\u00e9 les yeux et j&#8217;ai regard\u00e9 autour de moi. C&#8217;\u00e9tait moche.<\/p>\n\n\n\n<p>Rien ne ressemble plus \u00e0 un PMU qu&#8217;un autre PMU. Celui-l\u00e0 est propre et morne. Au bout du comptoir, ils sont cinq ou six, la cinquantaine bien tap\u00e9e et l&#8217;alcool courant. \u00c7a parle fort, \u00e7a se h\u00e8le, \u00e7a rigole. N&#8217;importe quel pilier de comptoir, n&#8217;importe quel ville, n&#8217;importe pays, n&#8217;importe quel bar.<br>Il y a aussi un couple avec une petite fille. Ils ont assis leur gamine sur le comptoir, elle babille, fait la conversation au patron. Elle est adorable. Les parents, c&#8217;est autre chose. Ils sont souriants, il manque trois dents au p\u00e8re et deux \u00e0 la m\u00e8re. Ils ont l&#8217;air gentils. Ils tiennent chacun leur litron. Ils en ont d\u00e9j\u00e0 pris un au r\u00e9veil, un \u00e0 10 heures, un \u00e0 midi, \u00e0 14 heures, 16 heures, maintenant. Le p\u00e8re porte une sorte de moustache, la m\u00e8re a le regard noy\u00e9. Je ne pourrais pas vous dire quel \u00e2ge ils ont.<br>Il y a aussi le patron, cinquante ans portant beau et exactement le m\u00eame accent que le tavernier de Kaamelot, qui se multiplie derri\u00e8re son bar. Qu&#8217;est-ce que \u00e7a doit \u00eatre quand la salle est pleine&#8230;<br>Et \u00e0 quelques m\u00e8tres de moi, il y a la plus grande p\u00e9tasse de la banlieue lyonnaise, la plus grande p\u00e9tasse de l&#8217;histoire de la p\u00e9tasse. C&#8217;est la copine du patron. Elle a son \u00e2ge, et \u00e7a se voit. Mais elle a aussi une paire de bottes en faux cuir noir, avec des clous et des talons aiguilles plus hauts que moi, un short plus court que la plupart de mes culottes et une veste de tailleur. C&#8217;est tout. Ce qui l&#8217;habille le plus, c&#8217;est la peinture au rouleau qu&#8217;elle a sur le visage.<br>Les piliers de bar s&#8217;en vont. le couple avec l&#8217;enfant s&#8217;en va.<br>Il ne reste plus que le patron, sa copine et ses dix ans de plus que ma m\u00e8re, leur meilleur pote, et moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Le meilleur pote, \u00e7a fait une demi-heure qu&#8217;il me fait la conversation. M\u00eame perch\u00e9 sur son tabouret, il m&#8217;arrive \u00e0 l&#8217;\u00e9paule. Je m&#8217;en fiche. J&#8217;en suis \u00e0 ma deuxi\u00e8me pinte offerte par le patron, et il m&#8217;\u00e9coute, et il m&#8217;amuse. Il regarde le gros bouquin que je trimballe avec moi et fait son connaisseur. Il explique qu&#8217;il en a plein, des bouquins, et qu&#8217;il a tout r\u00e9f\u00e9renc\u00e9 sur disquette. Il me montrera, il me pr\u00eatera ceux qui m&#8217;int\u00e9ressent, aucun probl\u00e8me. Je me dis que ce n&#8217;est pas la peine de lui r\u00e9pondre que \u00e7a fait longtemps que je n&#8217;ai plus de lecteur de disquettes sur mon ordi. Quand je lui dis que je me passionne pour la litt\u00e9rature fran\u00e7aise de l&#8217;entre-deux-guerres, il me r\u00e9pond que lui aussi, il adore les BDs \u2013 mais celles pour adultes. Il a de grandes phrases extraordinaires, \u00ab Je vous avoue, j&#8217;ai toujours \u00e9t\u00e9 un type bizarre, et pourtant, j&#8217;ai toujours \u00e9t\u00e9 patron de bar. Eh ben le bar, c&#8217;est la vie. \u00bb Il fait une pause. \u00ab Mais pas la vraie vie. Le bar, c&#8217;est la vie des autres. \u00bb Je commence \u00e0 me sentir mieux.<br>On discute, on discute toujours. On se r\u00e9pond \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la plaque, on ne s&#8217;entend pas, on s&#8217;\u00e9coute mal, mais on essaie et je m&#8217;en fiche.<br>Il me demande si je suis du coin, ce que je fais l\u00e0. Je lui dis que je fais le Salon du Mariage buissonnier, je parle de la grand-m\u00e8re. Il rigole. Il s&#8217;appelle Yves. Derri\u00e8re le comptoir, c&#8217;est Pascal, son pote de trente ans. Ils sont en train de racheter le bar ensemble. Il sait que c&#8217;est pas souvent un c\u00e9libataire qui s&#8217;entend aussi bien avec un couple, mais ils sont bien tous les trois. Il me fait sourire. Je viens de m&#8217;apercevoir que je suis en train de parler au coloc local. Il ne pouvait rien m&#8217;arriver de mieux.<\/p>\n\n\n\n<p>Justement, entre le patron et sa copine, de l&#8217;autre c\u00f4t\u00e9 de la salle, le ton est en train de passer vinaigre. Je ne sais pas ce qui vient de se passer, une obscure histoire de client aux propos d\u00e9plac\u00e9s, mais le temps change vite. \u00c7a hurle entre monsieur et madame et le tavernier qui beugle, je vous prie de le croire, c&#8217;est quelque chose. La berg\u00e8re qui lui r\u00e9pond n&#8217;est pas mal non plus. La mayonnaise monte, monte, tellement haut que tout le quartier doit l&#8217;entendre et que je me fais toute petite.<br>Je voudrais sortir de ce bar, je vois bien que je suis en trop, mais j&#8217;ai encore une bi\u00e8re \u00e0 finir.<br>Yves, le meilleur pote, pose sa main sur la mienne. Ce ne sont m\u00eame pas des avances. Ne t&#8217;inqui\u00e8te pas, me dit-il. C&#8217;est normal. Ils s&#8217;adorent. C&#8217;est comme \u00e7a tout le temps, \u00e7a va passer. Tu paries ? Tu vas voir.<br>&#8211; Mais je ne les d\u00e9range pas, l\u00e0 ?<br>&#8211; Les d\u00e9ranger ? Penses-tu. Ils sont sur leur plan\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n<p>D&#8217;ailleurs le patron, sans s&#8217;arr\u00eater de gueuler, me ressert une bi\u00e8re. Il baisse le ton une demie seconde, le temps de me dire que c&#8217;est \u2013 encore \u2013 offert par la maison.<br>D&#8217;accord. Je fais comme si de rien n&#8217;\u00e9tait, je les laisse r\u00e9gler entre eux leurs bisbilles, je r\u00e9ponds oui quand ils me prennent \u00e0 parti, je continue de bavarder. J&#8217;ai de l&#8217;alcool plein la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Salon du Mariage va fermer. C&#8217;est l&#8217;heure de rentrer. J&#8217;appelle la grand-m\u00e8re pour pr\u00e9venir que j&#8217;aurai du retard. J&#8217;invente une sombre histoire de bus qui ne part pas dans la bonne direction, de 24 au lieu du 52. Quand je rejoins les autres, les amoureux sont amoureux, et ils ont mis la musique \u00e0 fond. Le patron a les go\u00fbts les plus ringards du monde. Il a pass\u00e9 Johnny toute la soir\u00e9e. Finalement, la version fran\u00e7aise de \u00ab Let the sunshine in \u00bb, avec les choeurs et tout, c&#8217;est moins pire. En tout cas, c&#8217;est exactement l&#8217;arme qu&#8217;il fallait sortir contre ma d\u00e9prime. \u00c7a y est, \u00e7a va vraiment bien.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a va tellement bien que je reste d\u00eener avec eux dans l&#8217;arri\u00e8re-boutique. Pur\u00e9e steak, menu unique, la grand-m\u00e8re est loin.<br>Pascal vitup\u00e8re contre la loi anti-tabac, contre les vieux qui sont de mauvais consommateurs et sort un autre litre de rouge. Yves est patient. Jenny, la copine, \u00e9coute mes peines de c\u0153ur, me parle de son ex-belle-m\u00e8re. Elle parle comme un matelot.<br>&#8211; Mais largue le ton mec, tu wois. Franchement j&#8217;vais t&#8217;dire, t&#8217;as 24 ans quoi, faut pas t&#8217;emmerder&#8230; La belle-famille, c&#8217;est la merde, je sais.<\/p>\n\n\n\n<p>Et non. Je ne vais pas le \u00ab larguer \u00bb. Je ne veux pas, puisque c&#8217;est lui. D&#8217;ailleurs, \u00e7a va mieux maintenant. C&#8217;est pas l&#8217;homme le probl\u00e8me, de toute fa\u00e7on.<\/p>\n\n\n\n<p>C&#8217;est l&#8217;heure de rentrer. J&#8217;ai une grand-m\u00e8re \u00e0 rassurer. Je laisse Pascal, Yves et Jenny \u00e0 leurs petites affaires. Quand je pars la radio est \u00e0 fond. Toujours le m\u00eame r\u00e9pertoire. C&#8217;est un type que je connais vaguement, un type que mes parents \u00e9coutaient quand j&#8217;\u00e9tais petite je crois, qui crie \u00ab Et tu n&#8217;est pas l\u00e0\u00e0\u00e0\u00e0\u00e0\u00e0\u00e0\u00e0\u00e0\u00e0\u00e0\u00e0 \u00bb.<br>Et voil\u00e0. Il faut que ce soit je ne sais quel chanteur de seconde zone qui mette des mots sur mon probl\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fait nuit noire.<br>Rien n&#8217;est r\u00e9solu, et je m&#8217;en fous.<br>Je vais rentrer du Salon du Mariage en puant la bi\u00e8re et r\u00e9pondre que sans l&#8217;homme, les d\u00e9fil\u00e9s de robes de mari\u00e9e, c&#8217;est pas pareil.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On peut difficilement faire moins sexy comme d\u00e9but de note, mais : parfois on pense qu&#8217;on a touch\u00e9 le fond, et puis on s&#8217;aper\u00e7oit que non. J&#8217;ai d\u00e9j\u00e0 post\u00e9, ou pens\u00e9 poster, nombre de notes plut\u00f4t glauques.Eh ben celle-l\u00e0, c&#8217;est pire \u2013 pas de panique, aujourd&#8217;hui tout finit bien. 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